édito

Panem et circenses

 

 

Lorsque j’ai décidé, voici plus de 40 ans, d’emprunter professionnellement les chemins de l’art et de la culture, c’était dans un monde où les notions d’accessibilité, d’exigence et d’essentiel faisaient consensus, où les mots service et public étaient si intimement imbriqués qu’ils ne faisaient qu’un. Nous vivions alors encore dans l’héritage des utopies et des réalisations issues du Conseil National de la Résistance, dans la revendication joyeuse du droit au second degré et de l’interdiction d’interdire.

Depuis, j’ai dû apprendre que l’art n’était plus essentiel, que la revendication d’une identité figée une fois pour toute était, semble-t-il plus importante que la recherche d’un ciment commun, que notre secteur demeurait le héraut d’un élitisme que d’aucuns nous font porter comme une croix… alors qu’un simple examen des chiffres du spectacle vivant bat cette critique en brèche : le spectacle vivant représente aujourd’hui 200 000 représentations, 62 millions de spectateurs (plus de 100 000 billets à la maisondelaculture, merci à vous !) et génère 2,1 milliards d’euros. À titre de comparaison, en 2024, année olympique, les stades et arenas français n’auront accueilli ” que ” 41 millions de spectateurs.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de hiérarchiser le sport et l’art mais de se poser réellement la question de ce que signifie le mot ” populaire “, aussi bien dans les discours de nos décideurs que dans la réalité des chiffres et des faits. Si populaire signifie ” plaire au plus grand nombre “, nos théâtres, salles de concerts et cinéma sont populaires. Si populaire signifie ” être accessible “, là encore nos lieux sont populaires. En revanche, si populaire signifie nivellement (sous-entendu ” par le bas “), absence de réflexion et de prise de position, je revendique que nous ne sommes et ne serons jamais populaires… tant que nous aurons les moyens et la possibilité d’assurer nos missions. Moyens financiers, bien entendu, mais au-delà moyens de lutter contre une censure de moins en moins larvée.

Quelle société voulons-nous ? Celle des mini-guerres civiles saluant telle ou telle victoire sportive qui, admettons-le, ne changera pas fondamentalement la face du monde ? Celle du tout égale tout ?
Ou celle qui rassemblerait des citoyens éduqués et éclairés (la lumière n’est pas un vilain mot…), portée par des œuvres dont certaines résonnent encore 2 000 ans après leur création ?

Pour ma part j’ai la réponse. À chaque ovation dans une salle de spectacle bondée, je mesure la chance de vivre le partage, par des centaines d’individualités, d’émotions qui rassemblent. Et je ne peux m’empêcher de croire que le son des applaudissements éclipsera un jour ou l’autre, si tout le monde s’en donne les moyens, celui des vitrines brisées.

Soyons fiers de ce que nous faisons. Et réjouissons-nous de tenter, encore et encore, de cimenter ce que d’autres, apprentis sorciers, souhaitent fractionner toujours plus.

À ” Panem et circenses “, je préfère ” Ad augusta per angusta “.

Olivier Atlan
03/06/2025